Cameroun : Les innovations agricoles en quête de soutien

Elles sont nombreuses et pertinentes. Mais certaines de ces innovations et inventions dans le domaine agricole au Cameroun périclitent faute d’accompagnement adéquat pour leur promotion et leur vulgarisation.

Plusieurs partenaires techniques, financiers et institutionnels du secteur agricole réunis à Yaoundé le 28 juin 2022 ont échangé sur les pesanteurs qui freinent la promotion des innovations agricoles et agroalimentaires en Afrique.

Le point d’ancrage des discussions est l’étude menée par le projet SERVInnov en 2018-2022, sous la conduite du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) dans trois pays africains. Cette étude a scruté une vingtaine d’innovations au Cameroun, au Burkina Faso et à Madagascar, en ressortant leur trajectoire, leur pertinence, mais aussi leurs faiblesses.

Fermentation rapide du manioc

5 innovations ont été étudiées au Cameroun par Dr Syndhia Mathé du CIRAD, coordinatrice du projet SERVInnov. L’expérience du rouissage (processus de fermentation) rapide du manioc en 24 heures en une.

Cette technique expérimentée dans une coopérative locale à Ngoumou dans la région du Centre permet, grâce à un ferment fabriqué localement, de gagner suffisamment du temps dans la production de la pâte de manioc. Au lieu de 3 jours, voire une semaine pour obtenir la pâte nécessaire à la fabrication des bâtons de manioc, les productrices de Ngoumou le font en 1 seul jour.

C’est le fruit des travaux de recherche de Master et de Doctorat engagés depuis 2009 à l’université de Yaoundé I. L’amélioration du processus en 2022 donne la possibilité de réduire à 8 heures, le temps du rouissage.

En 13 ans, cette expérience a reçu plusieurs types de soutiens pour pouvoir se poursuivre. Mais la porte de la promotion et de la vulgarisation est encore fermée.

Le défi de la mise à l’échelle des inventions locales est grand, tant pour cette expérience que pour 4 autres étudiées par SERVInnov au Cameroun.

A travers le thème de l’atelier intitulé «Accompagner l’innovation agricole et agro-alimentaire au Cameroun: quels verrous et leviers?», le Forum camerounais des services de conseil agricole (CAMFAAS), organisateur de ces échanges, met l’Etat et les partenaires devant leurs responsabilités d’accompagner et de financer sur la durée l’innovation locale. Elle concourt à une production agricole durable et à la sécurité alimentaire du pays.

Marie Pauline Voufo

 

Ce travail requiert des ressources
Dr Syndhia Mathé, coordinatrice de projet SERVInnov au CIRAD.

Il faut comprendre que l’innovation n’est pas seulement le résultat final ; c’est tout son processus. Ce processus peut être très long ou moins long selon la nature de l’innovation. Mais très souvent, les gens ne voient que le produit final. Le CIRAD, à travers le projet SERVInnov a étudié la trajectoire d’une vingtaine d’innovations à Madagascar, au Burkina Faso et au Cameroun. C’est un travail harassant qui requiert des ressources importantes. Aucune innovation ne réussit sans accompagnement.

 

Les inventeurs doivent être financés
Nestor Ngouambe, coordonnateur du Cameroon Forum for Agricultural Advisory Services (CAMFAAS)

Nous nous intéressons aux innovations endogènes. Sur ce plan, plus d’une centaine dans le domaine agricole sont identifiées au Cameroun. Mais les inventeurs que nous approchons ne veulent pas s’ouvrir de peur de voir leur invention volée, sans qu’ils aient pu jouir du fruit de leurs années de recherche. Après cet atelier, CAMFAAS va mener un plaidoyer rapproché auprès des institutions en vue d’un soutien efficace aux inventeurs. Le soutien matériel et financier doit leur permettre de protéger leur invention et de la décupler sans courir le risque d’être plagiés.

 

Besoin d’appui en équipements
Armel Rodrigue Kamga, étudiant chercheur à la Faculté d’agronomie et des sciences agricoles de Dschang (FASA)

Je travaille sur le processus de rouissage rapide du manioc dans le cadre de mon travail de recherche. Cette technique a fait l’objet d’une thèse soutenue en 2015 par Dr Nkoudou Ze à Yaoundé I. Après, il y a eu la phase de diffusion en milieu paysan. C’est ainsi qu’une coopérative de Ngoumou très dynamique dans la filière manioc a été choisie pour mener l’expérience. Je fais partie de l’équipe de suivi. J’ai remarqué que ces transformatrices ont besoin d’un appui en équipements pour développer convenablement cette innovation.

 

Les potagers de Bafou à Carrefour
Patrice Noa, directeur de l’Institut européen de coopération et de développement (IECD) au Cameroun.

Nous avons accompagné l’une des innovations étudiées par SERVInnov. Nous sommes à Tockem par Bafou, dans le département de la Menoua, à l’Ouest du Cameroun. Cette innovation porte sur la promotion du maraîchage, avec une cinquantaine d’espèces maraîchères cultivées en champ et sous serre sur les sites de Bafou et de Santchou. Les fruits et légumes de très bonne qualité qui sont produits portent le label «Les potagers de Bafou» et sont actuellement vendus dans les rayons des supermarchés Carrefour au Cameroun. Le besoin d’appui est grand, afin de permettre aux 80 producteurs encadrés depuis 3 ans de continuer à perpétuer l’innovation après le retrait de l’IECD.

Propos recueillis par
Marie Pauline Voufo

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