Terres noyées, précarité et traditions bafouées. Près d’une décennie après la mise en service du barrage hydroélectrique de Lom Pangar, la facture sociale et environnementale s’alourdit pour les populations riveraines de la Haute Sanaga. Ce vendredi 13 mars 2026 à Yaoundé, les organisations DYPADEL et SYLAD brisent le silence lors d’une conférence de presse dévoilant un documentaire accablant et les conclusions d’un rapport de la Banque Européenne d’Investissement (BEI).
Le contraste est saisissant. D’un côté, un ouvrage phare vanté pour sa capacité à sécuriser l’approvisionnement électrique du Cameroun ; de l’autre, des communautés qui se sentent sacrifiées. Réunis au siège de l’organisation Green Development Advocates (GDA) à Tsinga, les représentants des villages impactés de Mengué à Megangmé sont venus porter une voix qui peine à franchir les barrages des cercles décisionnels.
Les faits sont accablants. S’appuyant sur deux missions de terrain menées en juin et juillet 2025, la Dynamique Participative Pour le Développement Local (DYPADEL) et la Synergie Locale d’Appui au Développement (SYLAD) ont présenté une Briefing Note qui dresse un tableau sombre. Loin des retombées économiques promises, les huit villages du département de la Haute Sanaga, situés en aval immédiat, subissent une « détérioration alarmante de leurs conditions de vie ».
« La gestion du barrage a rompu le pacte tacite qui liait ces populations au fleuve » explique Aristide Narcisse Atchomi Secrétaire exécutif de DYPADEL. Les cycles naturels de la Sanaga, autrefois régulateurs de la vie agricole et culturelle, sont devenus imprévisibles et porteuses de mort, « j’ai perdu mes deux petits fils des suites d’une montée brutale des eaux, chose qui n’était jamais arrivée avant » fait comprendre Andre Ndombe Doyen du Village Nangmana.
La montée des eaux a drastiquement réduit les zones de pêche, tandis que l’inondation progressive a stérilisé des hectares de terres agricoles, autrefois fertiles. À cela s’ajoute la dégradation des points d’eau potable, poussant les ménages dans une vulnérabilité économique accrue, « Les puits d’eau ont tari, même les forages ont tari, c’est pourquoi on boit maintenant l’eau de la sanaga et tout le monde à régulièrement mal au ventre » confie la représentante du village Bifogo.
Un documentaire comme témoin des oubliés
Le temps fort de cette conférence de presse a été le visionnage d’un film documentaire, réalisé à partir des missions de 2025. Les images montrent l’ampleur des dégâts : des berges effondrées, des villages enclavés et des habitants contraints de parcourir des distances toujours plus longues pour accéder aux sites sacrés, essentiels à leur cohésion sociale. « Nous avons des pertes que même l’argent ne peut remplacer, par exemple nous avions des endroits que lorsque nous avions des problèmes comme l’absence de poisson, on allait louer les ancêtres et cette année-là, on avait beaucoup de poisson, qui va nous les rendre ! » confie douloureusement Andre Ndombe Doyen Village Nangmana.
Au-delà du constat, la rencontre visait à évaluer les recours. Les organisateurs ont présenté aux journalistes le rapport de conclusions du mécanisme de traitement des plaintes de la Banque Européenne d’Investissement (BEI). Ce document, essentiel, détaille les démarches entreprises par les populations et leurs soutiens. Il met en lumière les lenteurs administratives et l’insuffisance, voire l’absence, de mesures correctives concrètes de la part des autorités de tutelle et des opérateurs du barrage.
« Le SYLAD a accompagné ces communautés dans un combat pour la dignité. Il est impératif que les promesses de développement ne se transforment pas en passif environnemental et social » a martelé Bernard Avom, responsable du SYLAD. Maintenant que les preuves ont été réunies, rapports, témoignages et images, les organisations appellent à une mobilisation générale pour que des actions correctives soient enfin renforcées et mises en œuvre.
Jean Kana

