Suspendu d’exportation vers l’Union européenne depuis 2023, le Cameroun multiplie les réformes pour lutter contre la pêche « Illicite, Non déclarée et Non réglementée » (INN). Si le cadre juridique se renforce sous la pression des sanctions internationales, la réalité de terrain reste marquée par la précarité des pêcheurs artisanaux et l’empiétement des navires industriels. Entre avancées législatives, engagements internationaux et course contre la montre, le pays tente de préserver ses ressources halieutiques, sa souveraineté maritime et sa sécurité alimentaire.
Sur les rivages de Limbe au sud-ouest du pays, les pirogues s’alignent à l’aube de ce mois de février 2026, prêtes à affronter une mer devenue de plus en plus incertaine, dangereuse et… chiche. Linos, pêcheur depuis trois décennies, décrit une situation alarmante : «Là où avant je remplissais ma pirogue avec un seul filet, aujourd’hui je dois en poser dix ou douze pour une petite quantité. La mer ne nourrit plus comme avant». Quelques jours auparavant, l’on entendait le même cri de détresse trois cents kilomètres plus loin, à Mbiako dans la Sanaga maritime, de la gorge serrée de Patrick Ngoyi, pêcheur artisanal : «J’ai subi en une année cinq destructions de filets par des bateaux industriels, essentiellement étrangers. Ils viennent jusque dans nos zones. Quand on porte plainte, on nous demande des preuves qu’on n’a pas les moyens d’obtenir».*
Conflit entre pêche artisanale et industrielle
À Kribi comme à Douala-Édéa, le constat est le même : la ressource halieutique s’amenuise, tandis que les tensions entre pêche artisanale et industrielle s’intensifient. En toile de fond, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) continue de fragiliser un secteur vital pour l’économie camerounaise. Peter, jeune pêcheur, envisage de changer d’activité et de quitter la cité balnéaire de Kribi dont les eaux sont pourtant très riches : « Les bateaux industriels ratissent tout, de jour comme de nuit. Même les petits poissons. À cause de ça, les poissons s’éloignent et deviennent rares. Et pour tout aggraver, ils viennent encore vers les côtes détruire nos filets ».
Les conséquences sont multiples : raréfaction des ressources, hausse des prix du poisson, appauvrissement des communautés côtières, chômage, pression accrue sur la sécurité alimentaire, pertes de ressources financières par l’État… Ces témoignages illustrent une réalité partagée : la pêche industrielle, souvent pratiquée par des navires étrangers ou sous pavillon camerounais, empiète sur les zones artisanales et utilise des techniques destructrices (notamment les produits chimiques, les chaluts, et surtout les filets à petites mailles qui ramassent tout, y compris les juvéniles qui doivent pourtant assurer la régénération des espèces).
Des bateaux chinois dans les aires protégées
En janvier 2026 l’Ong Global Fishing Watch (GFW) a clairement identifié, photos satellite à l’appui, des bateaux chinois opérant dans des aires marines protégées (zones interdites de pêche) à Edéa et Douala.
Depuis 2021, le Cameroun est dans le viseur de l’Union européenne, son principal marché d’exportation de produits halieutiques. Le « carton jaune » adressé cette année-là (premières mesures restrictives), n’a pas suscité les réformes escomptées. Alors, la sanction extrême, le « carton rouge » a été brandi au pays en janvier 2023 : interdiction totale d’exporter les produits de pêche du Cameroun vers l’UE. « Ce fut certes un électrochoc, mais aussi un catalyseur qui a réveillé les autorités et mobilisé les partenaires du pays », reconnait une source autorisée au ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (Minepia).*
Des réformes structurelles accélérées
Ces sanctions ont en effet mis en lumière les insuffisances du pays en matière de contrôle des navires, de traçabilité des captures, de mesures d’hygiène et de conservation, et d’application des normes internationales. Les réformes structurelles ont connu une accélération vertigineuse. Ainsi en est-il de la loi obsolète de 1994 qui embrassait plusieurs secteurs (forêts, pêches, faune), remplacée par la loi du 23 décembre 2023 sur la pêche et l’aquaculture. Ce texte de 105 articles modernise le cadre juridique et renforce les sanctions (judiciaires et pécuniaires) contre les pratiques illégales.*
Célérité peu commune au pays, les trois décrets d’application relevant du Premier ministre ont été signés le 18 mars 2026. La batterie d’arrêtés ministériels et interministériels est déjà élaborée, assure-t-on au Minepia. Une avancée encourageante dont se félicite l’Ong AMCO (African Marine Conservation Organization), qui accompagne les pouvoirs publics dans ce processus : «AMCO réaffirme son engagement à poursuivre ses efforts, en collaboration avec les partenaires, pour promouvoir une pêche durable, transparente et responsable au Cameroun», assure son président, Aristide Takoukam Kamla.*
Navires »fantômes » camerounais
Dans la foulée des réformes, le Cameroun a adhéré en avril 2025 à la Charte mondiale pour la transparence dans la pêche. Il est en cours d’internalisation d’autres instruments internationaux (tels les accords de l’OMC sur les subventions à la pêche, l’accord sur la pêche en haute mer, ou celui de la FAO sur la responsabilité des pays des ports d’accès des bateaux).
Pour l’instant, l’image du pays demeure écornée par l’importance de ses embarcations impliquées à travers le monde dans des activités illicites de pêche et autres trafics dangereux (notamment des navires russes qui contournent les sanctions internationales). Des cas récents ont défrayé la chronique en 2025. L’ensemble du Pavillon Cameroun, y compris les flottes de pêche, est géré par le ministère des Transports, dont un haut responsable explique l’ampleur du phénomène des bateaux fantômes par «la faiblesse du contrôle, la falsification des signatures des quatre Circonscriptions Maritimes (Douala, Kribi, Limbe-Tiko, Garoua) qui ne sont pas encore interconnectées ».*
Le 06 février 2026, le Premier ministre a ordonné la suspension de l’immatriculation des navires sous pavillon Cameroun autorisés à naviguer hors des eaux camerounaises. Depuis 2024, le Minepia publie la liste des licences de pêche octroyées au Cameroun, avec les noms des navires et de leurs armateurs (il y en avait 33 en 2025).
Dossier réalisé par André NAOUSSI,
Leocadia BONGBEN,
Boris NGOUNOU, du réseau MEFAR (Media for Fish and Animal Resources).
Avec le soutien de l’Ong AMCO (African marine Conservation Organization).

